Comment 771 millions de dollars levés en bourse ont-ils pu s’évaporer en moins de deux ans ?
Porté par une commande d’un milliard de dollars à Bechtel pour construire des entrepôts automatisés, le livreur de courses en ligne Webvan lève 771 millions de dollars entre financements privés et introduction en bourse en 1999. Son expansion précipitée vers dix villes américaines sans avoir démontré la moindre rentabilité dans aucune d’entre elles accumule plus de 800 millions de dollars de pertes, provoquant sa faillite dès l’été 2001.
Le contexte
Fondée en 1996 par Louis Borders, cofondateur de la célèbre chaîne de librairies Borders, Webvan propose aux consommateurs américains de commander leurs courses alimentaires en ligne et de se les faire livrer à domicile dans un créneau horaire de trente minutes choisi à l’avance. Pour porter cette ambition, l’entreprise recrute comme directeur général George Shaheen, jusque-là à la tête du cabinet de conseil Andersen Consulting, qui accepte de renoncer à un salaire annuel de 4 millions de dollars contre un contrat à vie de 375 000 dollars par an chez Webvan, un pari sur l’avenir de l’entreprise qui illustre bien la confiance alors placée dans le projet.
La décision
Webvan passe commande auprès du groupe d’ingénierie Bechtel pour un montant d’un milliard de dollars, destiné à financer la construction d’entrepôts entièrement automatisés capables de traiter les commandes à grande échelle. L’entreprise entre en bourse en novembre 1999, y levant 375 millions de dollars supplémentaires pour une valorisation dépassant alors 4,8 milliards de dollars, portant à 771 millions de dollars le total des capitaux levés en comptant les financements privés antérieurs. Plutôt que de d’abord démontrer la viabilité économique de son modèle sur un marché unique, Webvan choisit de se déployer simultanément dans dix grandes agglomérations américaines, dont San Francisco, Dallas, Los Angeles et Chicago, avec l’ambition affichée d’atteindre vingt-six villes dès 2001. L’entreprise rachète même en juin 2000 son principal concurrent direct, HomeGrocer.com, pour 1,2 milliard de dollars réglés intégralement en actions, alors que cette dernière société perd elle aussi de l’argent, une opération qui alourdit encore davantage la structure de coûts du groupe plutôt que de la rationaliser.
La chute
Cette expansion précipitée se traduit par un déséquilibre financier vertigineux : en 2000, Webvan ne génère que 178,5 millions de dollars de chiffre d’affaires pour 525,4 millions de dollars de dépenses, un rapport qui ne cesse de se dégrader mois après mois sans qu’aucun des marchés investis n’atteigne jamais le seuil de rentabilité. George Shaheen démissionne de son poste de directeur général en avril 2001, quelques mois à peine avant que l’entreprise ne dépose le bilan, ses pertes cumulées ayant alors dépassé les 800 millions de dollars. Le site spécialisé CNET classera plus tard Webvan parmi les plus grands échecs de toute l’histoire de la bulle internet.
Les conséquences
La faillite de l’été 2001 entraîne le licenciement immédiat de 2 000 des 3 500 employés que compte encore l’entreprise à cette date, tandis que plusieurs cadres dirigeants de Webvan rejoignent dans la foulée les rangs d’Amazon.com, alors en pleine consolidation de sa propre activité de vente en ligne. Les infrastructures logistiques coûteuses financées par la commande passée à Bechtel, conçues pour un volume de commandes jamais atteint, se révèlent totalement surdimensionnées par rapport à la demande réelle des consommateurs de l’époque pour ce type de service, contrairement à des concurrents comme Peapod, qui avaient fait le choix inverse de s’appuyer sur les infrastructures de distribution déjà existantes des chaînes de supermarchés plutôt que d’en construire de nouvelles entièrement dédiées et bâties depuis rien.
Et depuis ?
L’échec de Webvan demeure aujourd’hui l’un des cas d’école les plus fréquemment cités pour illustrer les excès de la bulle internet, en particulier la tentation de financer une expansion géographique massive avant même d’avoir validé la viabilité économique d’un modèle sur un seul marché test. Le concept d’épicerie en ligne livrée à domicile, jugé prématuré à l’époque, finira par trouver son public une décennie plus tard grâce à des services comme Instacart ou Amazon Fresh, capables de s’appuyer sur une infrastructure logistique et des habitudes de consommation numérique qui faisaient encore largement défaut au tournant des années 2000.
Pets.com, la même année, deviendra le symbole visuel le plus cité de cette même bulle internet, pour des raisons de fond très similaires : lever et dépenser des sommes considérables avant d’avoir validé la moindre rentabilité réelle.
Sources
- Webvan — Wikipedia
- Dot-com bubble — Wikipedia
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