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Pourquoi le Jockey Club a-t-il saboté la première parisienne de Tannhäuser de Wagner en 1861 ?

En 1861, après 164 répétitions, Richard Wagner présente Tannhäuser à l’Opéra de Paris. Furieux d’avoir manqué le ballet, déplacé au premier acte, les membres du Jockey Club sabotent les trois représentations à coups de sifflets, forçant Wagner à retirer son opéra.

Pièce n°429Par Anthony R. · Publié le 13 septembre 2026Score 3/5 — Gros flopNotre méthode éditoriale

Le contexte

En 1861, à la demande expresse de l’empereur Napoléon III, suggérée par la princesse Pauline von Metternich, épouse de l’ambassadeur d’Autriche à Paris, le compositeur allemand Richard Wagner obtient enfin l’occasion tant espérée de faire jouer l’un de ses opéras, Tannhäuser, sur la scène prestigieuse de l’Opéra de Paris, alors installé à la Salle Le Peletier. Pour l’occasion, Wagner révise intégralement son œuvre : il fait traduire le livret en français, réécrit le rôle de Vénus pour une voix de mezzo-soprano, et ajoute surtout une scène de ballet représentant les plaisirs sensuels du Vénusberg — une pièce chorégraphique jugée absolument indispensable par les conventions bien établies de l’Opéra de Paris de l’époque.

La décision

Plutôt que de placer ce ballet à l’acte II, comme l’exige la tradition bien établie de l’institution — les membres les plus fortunés du Jockey Club, club aristocratique très influent, ayant coutume d’arriver au théâtre après le dîner, juste à temps pour la scène dansée —, Wagner choisit, pour des raisons dramaturgiques qu’il juge supérieures, de placer son ballet dès le premier acte. La production est répétée avec un soin extrême : pas moins de 164 répétitions sont organisées avant la première, un niveau de préparation tout à fait inhabituel, même pour une scène aussi prestigieuse.

La chute

Le 13 mars 1861 a lieu la première représentation. Vexés d’avoir manqué la scène de ballet qu’ils attendaient en arrivant en retard comme à leur habitude, les membres du Jockey Club, qui cherchent également à se venger de la princesse Metternich, impopulaire dans les cercles mondains parisiens et jugée responsable de cette invitation, distribuent des sifflets dans le public et perturbent bruyamment les trois représentations données en mars 1861, provoquant lors de la toute dernière, le 24 mars, des interruptions répétées allant jusqu’à un quart d’heure chacune.

Les conséquences

Face à ce chahut organisé et à l’impossibilité de faire entendre la musique dans des conditions normales, Wagner retire lui-même la production après seulement trois représentations sur les dix initialement prévues, mettant un terme brutal et définitif à ses espoirs, longtemps caressés, de s’imposer durablement sur la scène lyrique parisienne. L’épisode, resté dans l’histoire comme l’un des plus grands fiascos de l’histoire de l’opéra, entache durablement les relations de Wagner avec le public et la critique français. Le poète Charles Baudelaire, l’un des rares défenseurs publics de Wagner à Paris, publie dès le 1er avril 1861 un essai retentissant, « Richard Wagner et Tannhäuser à Paris », dans lequel il tourne en dérision les spectateurs venus au théâtre pour retrouver leurs maîtresses parmi les danseuses du ballet plutôt que pour la musique elle-même, dénonçant sans détour la cabale mondaine à l’origine du retrait précoce de l’œuvre.

Et depuis ?

La version révisée pour Paris, incluant le ballet du Vénusberg et les modifications apportées au rôle de Vénus, est aujourd’hui couramment désignée sous le nom de « version de Paris » et continue d’être jouée aux côtés de la version originale de Dresde dans les maisons d’opéra du monde entier, preuve que l’humiliation subie en 1861 n’a en rien entamé la valeur durable de la partition elle-même. L’épisode reste depuis cité comme l’exemple le plus frappant de la capacité d’un public influent et organisé à faire échouer, par pure logique de convention sociale plutôt que de jugement artistique, une œuvre pourtant préparée avec un soin extrême — un rappel que le succès d’une première n’a parfois que peu de rapport avec la qualité intrinsèque de l’œuvre présentée ce soir-là, mais bien davantage avec les rapports de force sociaux qui régissent la salle elle-même.

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Sources

  1. Tannhäuser (opera) — Wikipedia
  2. On this Day: Richard Wagner’s Tannhäuser Was Premiered — Interlude
  3. Music History Monday: A Very Tough Crowd — Robert Greenberg Music
  4. Scandalous works in classical music history — Berliner Philharmoniker
  5. A Report on the Production of “Tannhäuser” in Paris — The Wagner Library
  6. Baudelaire and the Musical Scene: Baudelaire and Wagner — Brown University Library