Comment une croisade partie libérer Jérusalem a-t-elle fini par piller Constantinople, ville chrétienne ?
Lancée en 1198 pour reconquérir l’Égypte musulmane, la quatrième croisade se retrouve incapable de payer le transport promis par Venise et accepte, pour rembourser sa dette, de détourner son objectif contre la ville chrétienne de Constantinople. Le sac de la capitale byzantine en 1204, mené par des croisés censés combattre l’islam, reste l’un des retournements les plus paradoxaux de l’histoire des croisades.
Le contexte
Prêchée par le pape Innocent III en 1198, la quatrième croisade vise initialement à reconquérir la Terre sainte en frappant d’abord l’Égypte ayyoubide, alors centre névralgique du pouvoir musulman en Orient. Pour transporter leurs troupes par mer, les barons croisés négocient avec la République de Venise, qui accepte de fournir une flotte et des vivres contre une somme considérable de 85 000 marcs d’argent, calculée sur la base d’un effectif attendu de 33 500 croisés. Mais au moment du départ prévu en 1202, seule une fraction des croisés annoncés se présente réellement au port de Venise, laissant l’expédition dans l’incapacité totale de réunir la somme promise au doge Enrico Dandolo, alors âgé et aveugle mais fin stratège politique.
La décision
Plutôt que d’annuler purement et simplement l’expédition, ce qui aurait ruiné Venise autant que les croisés, Dandolo propose un arrangement : les croisés rembourseront leur dette en nature, en aidant d’abord la République à reprendre la ville chrétienne de Zara, sur l’Adriatique, passée sous contrôle hongrois. Cette première déviation, déjà condamnée par le pape qui excommunie l’ensemble de l’expédition, en entraîne une seconde plus grave encore : le prince byzantin en exil Alexis Ange, fils de l’empereur déposé, promet aux croisés une somme colossale et le soutien militaire de Byzance à la croisade s’ils l’aident à reconquérir le trône de Constantinople usurpé par son oncle.
La chute
Après avoir effectivement rétabli Alexis IV sur le trône byzantin en 1203, les croisés se retrouvent prisonniers de leurs propres promesses : le nouvel empereur, empêtré dans une situation politique intérieure explosive, ne parvient jamais à réunir la totalité de la somme promise, en partie détournée par la fiscalité byzantine déjà exsangue. Alexis IV est bientôt renversé et assassiné par une faction anti-latine hostile aux croisés, laissant ces derniers sans paiement, sans allié au pouvoir et bloqués sous les murs d’une ville qu’ils ne peuvent ni quitter sans ressources ni continuer d’assiéger sans légitimité. En avril 1204, à bout de patience et de vivres, les croisés et les Vénitiens lancent l’assaut final contre la capitale byzantine elle-même, pourtant chrétienne orthodoxe, et s’emparent de la ville le 13 avril après une percée par les remparts maritimes longeant la Corne d’Or.
Les conséquences
Le sac de Constantinople qui s’ensuit dure trois jours et compte parmi les pillages les plus dévastateurs de l’histoire médiévale : bibliothèques, églises et palais impériaux sont vidés de leurs reliques, manuscrits et œuvres d’art, dont une grande partie, y compris les célèbres chevaux de bronze aujourd’hui visibles sur la basilique Saint-Marc de Venise, est expédiée vers l’Occident. Un empire latin de Constantinople est fondé sur les ruines de Byzance, avec Baudouin de Flandre couronné empereur, mais cet État fragile et mal accepté par la population grecque locale ne survivra que jusqu’en 1261, date à laquelle les Byzantins reprennent leur capitale.
Et depuis ?
Le détournement de la quatrième croisade est aujourd’hui considéré par la plupart des historiens comme l’épisode qui consacre définitivement la rupture entre chrétienté latine et chrétienté orthodoxe, bien après le schisme théologique de 1054, en ancrant durablement dans la mémoire byzantine puis grecque le souvenir d’un sac perpétré par des coreligionnaires venus prétendument les secourir. Le pape Jean-Paul II présentera d’ailleurs des excuses officielles au patriarche de Constantinople en l’an 2000 pour cet épisode, reconnaissant huit siècles plus tard le tort qu’il avait causé aux relations entre les deux Églises. L’épisode reste, en outre, l’un des exemples les plus souvent cités pour illustrer comment une expédition militaire peut s’égarer, étape après étape, loin de son objectif initial sous la seule pression de contraintes financières mal anticipées au départ.
Sources
- Quatrième croisade — Wikipédia
- Siège de Constantinople (1204) — Wikipédia
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