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Comment une entreprise valant un tiers de la Bourse de Toronto a-t-elle disparu en moins de dix ans ?

Au sommet de la bulle internet, le géant canadien des télécommunications Nortel pèse à lui seul plus d’un tiers de la valeur totale de la Bourse de Toronto. Un scandale comptable révèle en 2004 que l’entreprise avait artificiellement gonflé ses revenus pour déclencher le versement de primes à ses dirigeants, précipitant sa chute jusqu’à la faillite de 2009, la plus importante de l’histoire canadienne.

Pièce n°382Par Anthony R. · Publié le 13 septembre 2026Score 5/5 — Flop légendaireNotre méthode éditoriale

Le contexte

Fondée à Montréal en 1895 sous le nom de Northern Electric and Manufacturing Company, Nortel Networks devient au fil du vingtième siècle l’un des tout premiers équipementiers mondiaux de télécommunications, employant jusqu’à 94 500 personnes à travers le monde, dont 25 900 rien qu’au Canada. Portée par l’euphorie boursière de la bulle internet, l’entreprise atteint en septembre 2000 une capitalisation boursière de 398 milliards de dollars canadiens, représentant à elle seule plus d’un tiers de la valorisation totale de l’ensemble des entreprises cotées à la Bourse de Toronto.

La décision

Après plusieurs années consécutives de pertes, Nortel annonce de façon inattendue un retour à la profitabilité au premier trimestre 2003, un résultat qui déclenche aussitôt le versement de 70 millions de dollars de primes à ses 43 principaux dirigeants, dont 7,8 millions rien que pour le directeur général Frank Dunn. Ce retournement suspect attire l’attention des auditeurs, dont l’enquête révèle qu’environ 3 milliards de dollars de revenus avaient en réalité été comptabilisés de façon irrégulière entre 1998 et 2000, au moyen de transactions fictives gonflant artificiellement les résultats financiers présentés aux marchés.

La chute

Frank Dunn, le directeur financier Douglas Beatty et le contrôleur Michael Gollogly sont licenciés le 28 avril 2004 pour mauvaise gestion financière, avant d’être inculpés de fraude par la Gendarmerie royale du Canada. Nortel finit par déposer le bilan simultanément dans trois pays, aux États-Unis, au Canada et au Royaume-Uni, le 14 janvier 2009, incapable d’honorer un paiement d’intérêts de 107 millions de dollars représentant à lui seul 4,6 % de ses 2,3 milliards de dollars de liquidités restantes, provoquant l’effondrement immédiat de plus de 79 % de son cours de bourse à Toronto. Plutôt que de se restructurer, l’entreprise choisit dès juin 2009 de vendre l’intégralité de ses activités par appartements.

Les conséquences

Les quelque 6 000 brevets détenus par Nortel sont rachetés pour 4,5 milliards de dollars par un consortium inédit regroupant des rivaux technologiques directs, dont Apple, Microsoft, BlackBerry, Sony et Ericsson, tandis que d’autres divisions entières sont cédées séparément, comme les activités CDMA et LTE reprises par Ericsson pour 1,13 milliard de dollars, la division entreprise reprise par Avaya pour 900 millions, ou encore les réseaux Ethernet métropolitains rachetés par Ciena pour 530 millions de dollars en liquide assortis de 239 millions supplémentaires en obligations convertibles, le reste des activités résiduelles étant dispersé entre plusieurs autres repreneurs dont GENBAND et Hitachi. Le procès pénal intenté contre Frank Dunn et ses deux anciens collaborateurs s’ouvre finalement en janvier 2012 et se solde par l’acquittement des trois hommes, tandis que les poursuites civiles parallèles engagées par les autorités boursières américaines et canadiennes sont elles-mêmes définitivement abandonnées en décembre 2014.

Et depuis ?

La faillite de Nortel demeure à ce jour la plus importante de toute l’histoire économique canadienne, ayant directement fragilisé les caisses de retraite de milliers d’anciens employés, un audit ultérieur révélant notamment un déficit de 37 millions de dollars dans le fonds de prévoyance santé destiné aux retraités de l’entreprise. Au Royaume-Uni, les administrateurs judiciaires chargés du dossier perdent même en octobre 2011 leur appel visant à annuler une décision de justice les contraignant à verser 2,1 milliards de livres sterling au régime de retraite britannique de Nortel, alors jugé largement sous-provisionné. La trajectoire de Nortel, passée en seulement quelques années du statut de fleuron technologique national à celui de coquille vide en faillite, reste aujourd’hui un symbole marquant des ravages provoqués par l’éclatement de la bulle internet sur l’industrie technologique canadienne tout entière, l’entreprise ayant perdu au total près de 393 milliards de dollars de valorisation boursière en l’espace de moins d’une décennie, un effondrement dont l’ampleur reste rarement égalée dans toute l’histoire des marchés financiers nord-américains.

Le scandale comptable de WorldCom et la fraude d’Enron, révélés deux et trois ans plus tôt, dessinent ensemble le même tableau : des géants technologiques et télécoms dont la solidité affichée reposait, en réalité, sur des chiffres délibérément falsifiés.

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Sources

  1. Nortel — Wikipedia
  2. Dot-com bubble — Wikipedia
  3. Toronto Stock Exchange — Wikipedia
  4. Royal Canadian Mounted Police — Wikipedia