Comment un navigateur détenant plus de 90 % du marché a-t-il pu disparaître en une décennie ?
Lancé en 1994 par Marc Andreessen et Jim Clark, Netscape Navigator domine le web avec plus de 90 % de part de marché au milieu des années 1990. Microsoft riposte en intégrant gratuitement Internet Explorer à Windows, un procédé qu’un cadre du groupe décrira en interne comme un moyen de « couper l’oxygène de Netscape », provoquant un procès antitrust historique. Racheté par AOL en 1998, Netscape est définitivement abandonné en 2008.
Le contexte
Alors simple programmeur au sein du National Center for Supercomputing Applications de l’université de l’Illinois, Marc Andreessen codéveloppe dès 1993 avec Eric Bina le navigateur Mosaic, dont la simplicité d’utilisation contribue à une explosion du trafic web estimée à 342 000 % en une seule année. Fort de ce succès initial, Andreessen s’associe à l’entrepreneur Jim Clark pour fonder une nouvelle entreprise, d’abord baptisée Mosaic Communications Corporation avant de devenir Netscape Communications, qui lance le 13 octobre 1994 son propre navigateur, Netscape Navigator, lequel s’impose en quelques mois seulement comme l’outil de référence pour naviguer sur le web naissant. Au milieu des années 1990, sa troisième version domine sans partage le marché avec plus de 90 % de part d’utilisation, une position quasi hégémonique qui semble alors promettre à l’entreprise un avenir commercial radieux.
La décision
Microsoft riposte à cette domination en intégrant gratuitement son propre navigateur, Internet Explorer, directement au système d’exploitation Windows 95, rendant ainsi son produit disponible par défaut sur la quasi-totalité des ordinateurs personnels vendus dans le monde sans coût supplémentaire pour l’utilisateur final. Lors du procès antitrust historique qui s’ensuivra, un vice-président d’Intel, Steven McGeady, témoignera qu’un cadre dirigeant de Microsoft avait explicitement évoqué en interne la volonté de « couper l’oxygène de Netscape » en proposant gratuitement des produits concurrents directement équivalents.
La chute
La part de marché de Netscape s’effondre méthodiquement au fil des années suivantes, la gratuité et l’intégration native d’Internet Explorer rendant toute concurrence commerciale presque impossible sur ce terrain. Le gouvernement américain engage en conséquence des poursuites antitrust contre Microsoft, aboutissant le 7 juin 2000 à une décision du juge Thomas Penfield Jackson ordonnant le démantèlement pur et simple de l’entreprise en deux entités distinctes. Cette décision est toutefois partiellement annulée en appel le 28 juin 2001, la cour d’appel maintenant les constats factuels de comportement monopolistique tout en écartant le remède du démantèlement, en partie en raison d’un manquement déontologique du juge Jackson ayant discuté publiquement de l’affaire avec la presse pendant la procédure.
Les conséquences
Netscape, déjà fragilisé commercialement, annonce dès janvier 1998 que l’ensemble de ses futurs développements logiciels seront désormais gratuits et confiés à une communauté de développeurs en logiciel libre baptisée Mozilla. L’entreprise elle-même est rachetée par AOL en novembre 1998, pour un montant d’abord évalué à 4,2 milliards de dollars sous forme d’échange d’actions, une valorisation qui grimpe finalement à 10 milliards de dollars à la clôture officielle de l’opération en mars 1999, un contraste saisissant avec l’érosion continue de ses parts de marché sur le terrain même de la navigation web.
Et depuis ?
AOL met définitivement un terme à tout support technique pour l’ensemble des produits Netscape le 1er mars 2008, mettant fin à près de quatorze années d’existence du navigateur pionnier. Le projet Mozilla, né de l’ouverture du code source de Netscape en 1998, survit néanmoins bien au-delà de la disparition de sa maison mère d’origine, donnant naissance au navigateur Firefox, qui parviendra à son tour à reconquérir une part significative du marché face à Internet Explorer dans les années 2000. L’histoire de Netscape demeure aujourd’hui un cas d’école incontournable en droit de la concurrence pour illustrer comment la position dominante d’un système d’exploitation peut être utilisée pour évincer un concurrent pourtant largement installé sur un marché adjacent. Marc Andreessen, de son côté, rebondit après le rachat de Netscape en cofondant la société Opsware, revendue à Hewlett-Packard pour 1,6 milliard de dollars en 2007, avant de fonder en 2009 le fonds de capital-risque Andreessen Horowitz, devenu depuis l’un des investisseurs les plus influents de la Silicon Valley.
Sources
- Netscape (web browser) — Wikipedia
- United States v. Microsoft Corp. — Wikipedia
- Marc Andreessen — Wikipedia
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