Comment un trader payé 134 000 euros par an a-t-il pu exposer sa banque à 49,9 milliards d’euros de positions ?
Entre 2006 et 2008, le trader Jérôme Kerviel dissimule à la Société Générale des positions spéculatives non autorisées atteignant 49,9 milliards d’euros, en masquant chaque opération par une fausse transaction de couverture. Découverte le 19 janvier 2008, la fraude coûte 4,9 milliards d’euros à la banque lors du débouclage de ses positions.
Le contexte
Né le 11 janvier 1977 à Pont-l’Abbé, en Bretagne, Jérôme Kerviel rejoint la Société Générale à l’été 2000 au sein du middle office, le service chargé de vérifier la conformité des opérations de marché, avant d’être promu en 2005 trader junior au sein de l’équipe delta one à Paris, spécialisée dans les produits dérivés, les fonds indiciels cotés, les swaps et les contrats à terme sur indices. Sa rémunération reste modeste au regard des sommes qu’il va bientôt manipuler : la banque elle-même évoquera un salaire de 74 000 euros assorti d’une prime de 60 000 euros pour l’année 2006.
La décision
Chargé de repérer et d’exploiter de petits écarts de prix entre produits dérivés équivalents, une activité d’arbitrage censée rester peu risquée, Kerviel commence dès la fin 2006 et le début 2007 à enregistrer des opérations fictives de couverture pour masquer des prises de position bien plus spéculatives et non autorisées qu’il engage en parallèle. La fraude s’intensifie rapidement en fréquence comme en ampleur, chaque position réelle étant systématiquement dissimulée derrière une fausse opération inverse censée l’annuler sur le papier. La direction de la banque décrira plus tard ce dispositif comme un « virus mutant », des centaines de milliers d’opérations réelles se retrouvant ainsi masquées derrière autant de couvertures fictives, Kerviel prenant soin de clôturer puis de rouvrir ses positions tous les deux ou trois jours, juste avant que les systèmes de contrôle interne de la banque ne soient susceptibles de déclencher une alerte automatique.
La chute
Le 19 janvier 2008, la Société Générale détecte enfin ces opérations non autorisées, qui atteignent alors la somme vertigineuse de 49,9 milliards d’euros, un montant dépassant la capitalisation boursière de la banque elle-même. Contrainte de déboucler en urgence l’intégralité de ces positions sur trois séances consécutives à compter du 21 janvier, en pleine chute des marchés financiers mondiaux, la banque encaisse une perte de 4,9 milliards d’euros, annoncée publiquement le 24 janvier 2008 en même temps que le dépôt d’une plainte pénale contre son propre employé. Le responsable de la banque d’investissement du groupe, Jean-Pierre Mustier, reconnaîtra que les trois journées de ventes forcées ont contribué à la baisse générale des marchés européens, qui perdent alors environ 6 % le 21 janvier, tout en qualifiant cet impact de « minime ».
Les conséquences
Jugé une première fois du 8 juin au 5 octobre 2010, Kerviel est condamné à cinq ans de prison, dont deux avec sursis, ainsi qu’au remboursement intégral des 4,9 milliards d’euros de pertes, une décision confirmée en appel le 24 octobre 2012 avec une peine ramenée à trois ans dont deux avec sursis. La Cour de cassation, plus haute juridiction française, confirme en mars 2014 la peine de prison mais annule finalement l’obligation de rembourser la totalité de la somme, jugeant que les propres défaillances de contrôle interne de la banque avaient elle-même contribué à l’ampleur du préjudice. Libéré le 8 septembre 2014 après avoir purgé moins de cinq mois de détention, Kerviel obtient par ailleurs gain de cause devant la cour d’appel de Versailles le 7 juin 2016, qui juge son licenciement dépourvu de cause réelle et sérieuse et condamne à son tour la Société Générale à lui verser des indemnités.
Et depuis ?
L’affaire Kerviel demeure aujourd’hui l’un des scandales financiers les plus emblématiques de l’histoire bancaire européenne, souvent comparée à celle du trader britannique Nick Leeson, dont les pertes non autorisées avaient précipité en 1995 la faillite de la Barings Bank. Elle continue d’alimenter un débat toujours vif sur la responsabilité respective d’un individu isolé et des systèmes de contrôle interne d’une grande banque censés précisément détecter ce type de dérive bien avant qu’elle n’atteigne une ampleur aussi considérable, la justice française ayant elle-même fini par reconnaître que la seule responsabilité individuelle de Kerviel ne pouvait suffire à expliquer un dérapage financier d’une telle démesure.
Le fonds spéculatif LTCM, dix ans plus tôt, avait déjà manqué de faire chuter Wall Street pour des raisons de fond différentes, mais avec la même absence de garde-fous efficaces face à des positions démesurées.
Sources
- Jérôme Kerviel — Wikipedia
- 2008 Société Générale trading loss — Wikipedia
- Société Générale — Wikipedia
- Rogue trader — Wikipedia
- Delta one — Wikipedia
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