Comment un réservoir de mélasse peint en marron pour cacher ses fuites a-t-il tué 21 personnes ?
Le 15 janvier 1919, un réservoir de mélasse mal construit et jamais correctement testé explose à Boston, libérant une vague de huit mètres de haut se déplaçant à 56 km/h. La catastrophe fait 21 morts et 150 blessés, et le procès qui suit devient un jalon fondateur de la réglementation moderne des entreprises américaines.
Le contexte
En 1915, la Purity Distilling Company fait construire dans le quartier du North End de Boston un immense réservoir métallique de quinze mètres de hauteur et vingt-sept mètres de diamètre, destiné à stocker près de 8,7 millions de litres de mélasse utilisée notamment pour la production d’alcool industriel. Arthur Jell, trésorier de l’entreprise chargé de superviser la construction, néglige les tests de sécurité les plus élémentaires, se contentant de remplir partiellement le réservoir d’eau plutôt que de le tester intégralement pour détecter d’éventuelles fuites, et ignore les grincements inquiétants que la structure émet à chaque nouveau remplissage.
La décision
Le réservoir présente en réalité des fuites dès son tout premier remplissage, un problème que l’entreprise choisit de dissimuler en le repeignant simplement en marron plutôt que d’en corriger la cause structurelle, tandis que les habitants du voisinage recueillent eux-mêmes la mélasse suintant régulièrement le long de sa paroi extérieure. Une analyse technique menée bien plus tard, en 2014, révèle que l’acier employé pour sa construction ne mesurait qu’environ la moitié de l’épaisseur requise pour un réservoir de cette taille, même selon les normes de construction en vigueur à l’époque pourtant nettement moins strictes, et que ce même acier était par ailleurs dépourvu de manganèse, le rendant structurellement plus cassant que nécessaire.
La chute
Le 15 janvier 1919, la température remonte brutalement de moins 17 à plus 5 degrés Celsius en seulement vingt-quatre heures, tandis qu’une livraison récente de mélasse réchauffée pour faciliter son transfert vient d’être ajoutée au contenu déjà présent dans le réservoir : cette dilatation thermique soudaine du mélange contribue vraisemblablement à précipiter la rupture définitive de la structure déjà fragilisée. Le réservoir cède alors brutalement, libérant l’intégralité de son contenu en une vague de mélasse atteignant huit mètres de hauteur et se déplaçant à la vitesse impressionnante de 56 kilomètres à l’heure dans les rues du North End. La densité du liquide, supérieure de 40 % à celle de l’eau, confère à la vague une force cinétique considérable, écrasant ou noyant vingt et une personnes sur son passage et blessant environ cent cinquante autres habitants du quartier, certains pris au piège par les débris charriés par le flot visqueux, la vague projetant même avec une telle violence des panneaux d’acier du réservoir contre la structure du métro aérien voisin qu’un tramway est brièvement déraillé sous le choc.
Les conséquences
Cent dix-neuf riverains engagent collectivement une action en justice contre la société United States Industrial Alcohol Company, propriétaire de Purity Distilling depuis 1917, aboutissant après trois années d’audiences à un versement de 628 000 dollars de dommages et intérêts aux victimes et à leurs familles. Cette procédure, l’une des toutes premières actions collectives jamais menées dans l’État du Massachusetts, est aujourd’hui considérée comme un jalon fondateur du développement de la réglementation moderne des entreprises américaines, imposant depuis des standards de vérification technique nettement plus stricts avant toute mise en service d’infrastructures industrielles comparables.
Et depuis ?
Selon la légende locale largement répandue à Boston, l’odeur caractéristique de la mélasse serait restée perceptible dans l’air du quartier du North End pendant plusieurs décennies après la catastrophe, particulièrement lors des chaudes journées d’été, un souvenir olfactif tenace et persistant devenu depuis partie intégrante durable du folklore local de la ville. L’inondation de mélasse de Boston reste aujourd’hui un cas d’école régulièrement cité en ingénierie des structures pour illustrer, avec un mélange d’absurdité et de gravité rarement égalé, les conséquences potentiellement mortelles d’un simple raccourci pris sur des tests de sécurité pourtant élémentaires et peu coûteux à réaliser correctement et sérieusement dès l’origine même du projet.
Sources
- Great Molasses Flood — Wikipedia
- Class action — Wikipedia
- Boston — Wikipedia
- North End, Boston — Wikipedia
- Molasses — Wikipedia
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