Comment un réseau social lancé pour concurrencer Twitter a-t-il exposé les ex-conjoints violents de ses utilisatrices ?
Lancé le 9 février 2010 directement intégré à Gmail, Google Buzz rend automatiquement publics les contacts les plus fréquents de chaque utilisateur sous forme d’abonnés visibles, sans consentement clair. Une utilisatrice découvre ainsi que son ex-compagnon violent figure désormais parmi ses abonnés publics, déclenchant une plainte fédérale et vingt ans d’audits de confidentialité imposés à Google.
Le contexte
Le 9 février 2010, Google lance Buzz, un outil de réseau social et de microblogage directement intégré à Gmail, permettant à ses utilisateurs de partager liens, photos, vidéos et messages de statut au sein de fils de discussion visibles directement dans leur boîte de réception. Le service rencontre un démarrage fulgurant, avec plus de neuf millions de publications enregistrées en seulement cinquante-six heures, Google espérant ainsi concurrencer directement les réseaux sociaux alors en pleine expansion comme Twitter et Facebook.
La décision
Le lancement du service s’accompagne d’un choix technique aux conséquences immédiates et désastreuses : Google configure Buzz pour rendre automatiquement publics, sous forme d’abonnés visibles sur le profil de chaque utilisateur, les contacts Gmail avec lesquels celui-ci correspond ou discute le plus fréquemment, sans jamais recueillir de consentement explicite et clairement informé au préalable. De nombreux utilisateurs découvrent ainsi du jour au lendemain que des informations potentiellement sensibles sur leurs contacts personnels et professionnels se retrouvent exposées publiquement, à moins d’avoir eux-mêmes pensé à désactiver cette fonctionnalité avant même d’en avoir connaissance.
La chute
Une utilisatrice raconte publiquement sur son blog que Buzz a automatiquement ajouté son ancien compagnon, décrit comme violent, à la liste de ses abonnés visibles, exposant du même coup ses échanges avec son nouveau partenaire aux yeux de cet ex-conjoint, un témoignage qui suscite une couverture médiatique considérable et alarme immédiatement les défenseurs de la vie privée en ligne. Dès le 16 février 2010, soit une semaine seulement après le lancement, l’association Electronic Privacy Information Center dépose une plainte formelle auprès de la Federal Trade Commission américaine, tandis qu’une étudiante en droit de Harvard, Eva Hibnick, engage le même jour une action collective distincte contre Google devant la justice civile.
Google réagit malgré tout avec une certaine rapidité face à la polémique naissante : dès le 11 février, deux jours seulement après le lancement, le chef de produit Todd Jackson annonce des premiers ajustements rendant plus visible l’option permettant de désactiver le partage public des contacts, avant d’aller plus loin le 13 février en transformant l’abonnement automatique en simple suggestion, laissant enfin aux utilisateurs un contrôle complet sur la liste de leurs abonnés publics. Ces correctifs, aussi rapides soient-ils, interviennent toutefois trop tard pour éviter la mobilisation déjà engagée des autorités et des associations de défense de la vie privée.
Les conséquences
Le 30 mars 2011, la Federal Trade Commission annonce un accord avec Google imposant à l’entreprise la mise en place d’un programme complet de protection de la vie privée ainsi que la soumission à des audits indépendants réguliers pendant les vingt années suivantes, une sanction rare par sa durée inhabituellement longue. Le recours collectif parallèle aboutit de son côté, en juin 2011, à la création par Google d’un fonds de 8,5 millions de dollars destiné à financer des associations œuvrant pour l’éducation du public à la protection de la vie privée sur internet.
Et depuis ?
Incapable de se relever durablement de ce très mauvais départ malgré son engouement initial, Google annonce le 14 octobre 2011 la fermeture prochaine du service, effective dès le 15 décembre suivant, à peine vingt-deux mois après son lancement. Buzz laisse la place à Google+, un nouveau réseau social plus ambitieux censé cette fois rivaliser frontalement avec Facebook, mais qui connaîtra à son tour un déclin progressif jusqu’à sa fermeture définitive en avril 2019. L’épisode Google Buzz reste depuis un cas d’école régulièrement cité en protection des données personnelles pour illustrer les risques considérables associés à l’activation par défaut, sans consentement explicite préalable, de fonctionnalités de partage social construites à partir de données de communication privées.
Sources
- Google Buzz — Wikipedia
- Federal Trade Commission — Wikipedia
- Electronic Privacy Information Center — Wikipedia
- Google+ — Wikipedia
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