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Comment une armée de 100 000 hommes a-t-elle pu s’attaquer elle-même en pleine nuit ?

Dans la nuit du 21 au 22 septembre 1788, une dispute entre hussards autrichiens et fantassins pour des barils d’eau-de-vie dégénère en fusillade, puis en panique généralisée dans un camp de 100 000 soldats multilingues persuadés d’être attaqués par les Ottomans. L’armée autrichienne se disperse en tirant sur elle-même ; deux jours plus tard, les troupes turques prennent Karánsebes sans rencontrer la moindre résistance.

Pièce n°262Par Anthony R. · Publié le 13 septembre 2026Score 4/5 — Flop historiqueNotre méthode éditoriale

Le contexte

En septembre 1788, dans le cadre de la guerre austro-turque de 1788-1791, une armée autrichienne forte d’environ 100 000 hommes établit son campement près de la rivière Timiș, non loin de la ville de Karánsebes, dans l’actuel Banat roumain. Cette force impériale, placée sous l’autorité de l’empereur Joseph II en personne, rassemble une mosaïque de contingents autrichiens, roumains, serbes, croates et italiens, dont une large part ne parle pas allemand, la langue de commandement officielle de l’armée. Joseph II mène personnellement cette campagne dans l’espoir de conquérir Belgrade et d’affaiblir durablement l’Empire ottoman aux côtés de son alliée russe Catherine II, mais la coordination de cette armée aussi vaste que linguistiquement disparate se révèle d’emblée problématique, bien avant même que ne survienne l’incident de Karánsebes.

La décision

Dans la nuit du 21 au 22 septembre, des hussards autrichiens envoyés en reconnaissance de l’autre côté de la rivière rencontrent des civils roumains vendant de l’eau-de-vie et achètent plusieurs barils. Lorsque des fantassins arrivés peu après réclament à leur tour d’y goûter, les hussards déjà passablement éméchés refusent et se barricadent autour des barils, provoquant une dispute qui dégénère en coups de feu entre soldats du même camp. Des soldats roumains présents sur place se mettent alors à crier « Turcii ! Turcii ! », les Turcs, les Turcs, provoquant la fuite paniquée des hussards, dont les cris pour faire cesser la confusion, « Halt ! Halt ! », sont mal compris par les non-germanophones, qui croient entendre « Allah ! Allah ! », renforçant encore la certitude générale qu’une attaque ottomane est en cours.

La chute

La cavalerie en déroute traverse le camp en pleine confusion ; le général Joseph Maria von Colloredo, la prenant lui-même pour une charge ennemie, ordonne alors l’ouverture du feu de l’artillerie sur ses propres troupes. L’empereur Joseph II se retrouve séparé de sa suite au plus fort du chaos et tente en vain de rétablir l’ordre. Les évaluations chiffrées des pertes de cette nuit de panique varient considérablement selon les sources d’époque, un rapport de 1788 évoquant 150 victimes dans l’arrière-garde tandis qu’un autre document mentionne 538 disparus, dont la plupart finiront par être retrouvés dans les jours suivants. Le chiffre de 10 000 morts, fréquemment repris depuis dans la légende populaire de l’épisode, provient en réalité d’une biographie de 1968 signée par l’historien Paul Bernard, un chiffre avancé sans aucune source vérifiable et aujourd’hui largement jugé peu fiable par les spécialistes de la période.

Les conséquences

Deux jours plus tard seulement, les troupes ottomanes arrivent sur les lieux et s’emparent de Karánsebes sans rencontrer la moindre résistance, découvrant sur leur passage des soldats morts et blessés abandonnés par leur propre camp. Les rapports officiels autrichiens de la campagne attribueront d’ailleurs la grande majorité des pertes globales de l’expédition non pas à cette nuit de panique mais aux épidémies de paludisme et de dysenterie qui frappent alors les troupes impériales, un aveu implicite du peu d’empressement de l’état-major à documenter précisément l’incident.

Et depuis ?

La faiblesse persistante de la documentation officielle sur cet épisode, que les autorités autrichiennes de l’époque avaient toutes les raisons de vouloir dissimuler tant il jetait le discrédit sur la discipline de leur armée, a laissé le champ libre à une légende largement amplifiée au fil des décennies suivantes. Certains historiens qualifient aujourd’hui l’épisode de pire incident de tir ami de toute l’histoire militaire, tout en reconnaissant que le récit traditionnel, faute de sources fiables et contemporaines des faits, comporte très probablement d’importantes exagérations destinées à combler les lacunes du dossier historique disponible. L’épisode demeure néanmoins un cas d’école régulièrement cité pour illustrer combien la panique et l’incompréhension linguistique peuvent transformer une armée nombreuse et bien équipée en son propre pire ennemi.

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Sources

  1. Battle of Karánsebes — Wikipedia
  2. Austro-Turkish War (1788-1791) — Wikipedia
  3. Joseph II, Holy Roman Emperor — Wikipedia