Comment l’Italie a-t-elle subi la pire défaite coloniale européenne face à l’Éthiopie en 1896 ?
En 1896, le général italien Oreste Baratieri lance une attaque surprise mal coordonnée contre l’armée éthiopienne de Ménélik II près d’Adoua. La défaite, la plus lourde subie par une puissance européenne face à une armée africaine à l’époque coloniale, fait tomber le gouvernement italien.
Le contexte
En 1889, l’Italie et l’Éthiopie signent le traité de Wutchale, destiné à sceller une alliance entre le nouveau royaume italien, désireux de se doter d’un empire colonial en Afrique de l’Est, et l’empereur éthiopien Ménélik II. Mais les deux versions linguistiques du traité divergent sur un point essentiel : l’article 17 du texte italien stipule que Ménélik est tenu de conduire toutes ses relations diplomatiques par l’intermédiaire de l’Italie, faisant de facto de l’Éthiopie un protectorat italien, alors que la version amharique se contente d’indiquer que l’empereur « peut recourir » aux bons offices de Rome s’il le souhaite. Lorsque l’Italie invoque cette clause pour revendiquer un protectorat sur l’ensemble du pays, Ménélik dénonce le traité en 1893, ouvrant la voie à un conflit armé.
La décision
Sous la pression du président du Conseil italien Francesco Crispi, qui exige une victoire rapide et spectaculaire pour justifier le coût de la campagne devant l’opinion publique et le Parlement, le général Oreste Baratieri, commandant des troupes coloniales italiennes en Érythrée, lance dans la nuit du 29 février au 1er mars 1896 une attaque surprise contre le campement de l’armée éthiopienne près de la ville d’Adoua, malgré ses propres doutes sur la faisabilité de l’opération face à des forces largement supérieures en nombre. Ses quelque 17 800 hommes, pour beaucoup mal ravitaillés et équipés de cartes locales approximatives fondées sur des récits de voyageurs plutôt que sur des relevés topographiques fiables, doivent converger en trois colonnes séparées vers l’objectif dans l’obscurité.
La chute
La coordination entre les colonnes italiennes s’effondre presque immédiatement : la brigade du général Matteo Albertone, égarée par des cartes erronées, dévie de sa route et se retrouve isolée à proximité immédiate du campement éthiopien bien avant l’heure prévue de l’assaut général, tandis qu’une autre brigade censée couvrir sa retraite se retrouve engagée dans un combat séparé. Ménélik II, dont les troupes ont été armées de fusils modernes achetés en France et en Russie, mobilise une force estimée à environ 100 000 combattants et écrase l’une après l’autre les colonnes italiennes désorganisées au cours de trois engagements distincts. Le bilan est catastrophique pour l’armée coloniale : plus de 6 000 tués, environ 1 400 blessés et près de 3 900 prisonniers, dont environ 1 900 soldats italiens proprement dits — l’armée éthiopienne, victorieuse, déplore de son côté plusieurs milliers de morts et de blessés, la bataille ayant été âprement disputée malgré son issue.
Les conséquences
La nouvelle de la défaite, la plus lourde jamais essuyée par une puissance européenne face à une armée africaine à l’époque coloniale, provoque une onde de choc en Italie : le gouvernement de Francesco Crispi, jugé responsable du désastre, démissionne dès le 9 mars 1896, à peine une semaine après la bataille. Rome n’a d’autre choix que de négocier, et le traité d’Addis-Abeba, signé le 26 octobre 1896, reconnaît sans condition l’indépendance pleine et entière de l’Éthiopie, seul pays africain à échapper durablement à la colonisation européenne au tournant du XXe siècle aux côtés du Liberia.
Et depuis ?
La victoire d’Adoua devient, dans la mémoire éthiopienne comme dans celle du continent africain tout entier, l’un des symboles les plus puissants de résistance à la colonisation, célébrée chaque année comme fête nationale en Éthiopie et invoquée bien plus tard par les mouvements panafricanistes et anticoloniaux du XXe siècle. Pour l’Italie, en revanche, l’humiliation reste si vive qu’elle attendra près de quarante ans avant de tenter une revanche : en 1935, le régime fasciste de Mussolini envahit à nouveau l’Éthiopie, cette fois avec l’aviation et les armes chimiques, dans une campagne délibérément présentée comme la réparation de l’affront d’Adoua.
D’autres puissances ont surestimé, avant comme après Adoua, leur avantage militaire face à un adversaire mieux préparé : l’Invincible Armada espagnole dès 1588, et près d’un siècle plus tard les Malouines pour la junte argentine.
Sources
- Battle of Adwa — Wikipedia
- Battle of Adwa | Cause, Winner, Summary, & Consequences — Encyclopaedia Britannica
- How Ethiopia Beat Back Colonizers in the Battle of Adwa — History.com
- First Italo-Abyssinian War: Battle of Adwa — HistoryNet
- Battle of Adwa (Adowa), 1896 — BlackPast.org
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