Comment le pape a-t-il déclenché contre lui-même les troupes de l’homme qu’il cherchait à affaiblir ?
En 1526, le pape Clément VII forme une ligue contre l’empereur Charles Quint pour préserver l’équilibre des puissances en Italie. L’armée impériale, non payée depuis des mois et devenue incontrôlable après la mort de son général, marche sur Rome et la met à sac pendant près d’un an, divisant par cinq la population de la ville.
Le contexte
Après la défaite écrasante de François Ier à Pavie en 1525, qui laisse l’empereur Charles Quint maître incontesté de la péninsule italienne, le pape Clément VII, inquiet de voir la papauté elle-même perdre toute autonomie politique face à cette hégémonie impériale, forme en mai 1526 la ligue de Cognac, une alliance rassemblant la France, Venise, Milan et Florence contre l’empereur. Cette manœuvre diplomatique, pensée pour préserver l’équilibre des puissances italiennes, expose directement les États pontificaux aux représailles militaires de Charles Quint, dont les troupes stationnées en Italie du Nord ne demandent qu’un prétexte pour marcher vers le sud.
La décision
Le connétable Charles de Bourbon, général en chef des troupes impériales composées pour une bonne part de lansquenets allemands luthériens, décide en avril 1527 de marcher directement sur Rome à la tête d’environ 35 000 soldats, une armée qui n’a pourtant pas été payée depuis de nombreux mois par un Charles Quint aux finances exsangues, et dont la solde en retard nourrit une colère grandissante et difficilement contrôlable au sein même des rangs impériaux. Face à cette armée considérable, la défense de Rome ne compte qu’environ 5 000 hommes, très insuffisants pour espérer repousser un assaut d’une telle ampleur.
La chute
Le 6 mai 1527, alors que l’assaut final s’engage contre les remparts de la ville, Charles de Bourbon est mortellement blessé par un tir d’arquebuse, privant les troupes impériales de tout commandement central capable de maintenir la discipline au moment décisif. Sans chef pour les retenir, les lansquenets, non payés et animés d’une hostilité religieuse particulière envers la papauté catholique qu’ils considèrent comme corrompue, se livrent dès la prise de la ville à un déchaînement de violence : assassinats, tortures, profanations d’églises et prise en otage de cardinaux et d’évêques revendus contre rançon. Le pape Clément VII, escorté discrètement par une quarantaine de gardes suisses par le passage secret du Passetto, parvient de justesse à se réfugier dans le château Saint-Ange, où il reste assiégé pendant des semaines.
Les conséquences
Le sac dure près d’un an, transformant Rome, alors peuplée d’environ 55 000 habitants avant le désastre, en une ville exsangue dont la population se retrouve divisée par cinq à la fin de l’année 1527, la famine et une épidémie de peste s’ajoutant aux destructions et aux violences pour aggraver encore le bilan humain. La ligue de Cognac, sensée protéger l’équilibre italien contre Charles Quint, se retrouve totalement discréditée par ce désastre, et l’empereur voit au contraire sa domination sur l’ensemble de la péninsule italienne considérablement renforcée par cet épisode qu’il n’avait pourtant jamais officiellement ordonné.
Et depuis ?
Le sac de Rome de 1527 est aujourd’hui considéré par de nombreux historiens comme l’un des tournants symboliques marquant la fin de la Renaissance romaine et de son âge d’or artistique et intellectuel, de nombreux artistes et lettrés ayant fui la ville dans les mois qui suivent le désastre pour ne jamais y revenir. L’épisode illustre également, de façon particulièrement frappante, le risque structurel que représentent des troupes mercenaires non rémunérées pour leurs propres commanditaires : Charles Quint, qui n’avait jamais explicitement ordonné le sac de la ville pontificale, se retrouve politiquement embarrassé par les actes de sa propre armée, au point de devoir organiser publiquement des prières de deuil dans ses possessions espagnoles pour se démarquer d’un événement qui ternit durablement son image de souverain catholique auprès de l’Europe chrétienne.
Clément VII, contraint à une reddition humiliante après plusieurs semaines de siège au château Saint-Ange, doit accepter le versement d’une rançon considérable et la cession de plusieurs places fortes pontificales avant d’être autorisé à recouvrer une liberté politique très amoindrie, restant durablement sous l’influence impériale pour le reste de son pontificat. L’épisode marque ainsi un basculement décisif du rapport de force entre la papauté et les grandes puissances européennes, Rome perdant pour plusieurs décennies la capacité d’arbitrage diplomatique indépendant qu’elle avait pu exercer jusque-là dans les conflits opposant la France et l’Empire des Habsbourg.
Rome avait déjà connu un sort comparable onze siècles plus tôt lors du sac de 410 ; un siècle plus tard, le sac de Magdebourg montrera qu’une armée non payée reste, quelle que soit l’époque, l’une des menaces les plus incontrôlables pour ses propres commanditaires.
Sources
- Sac de Rome (1527) — Wikipédia
- Sack of Rome (1527) — Wikipedia
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