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Comment un faussaire a-t-il vendu 60 faux carnets d’Hitler pour 9,3 millions de marks ?

En 1983, le magazine allemand Stern achète pour 9,3 millions de marks une soixantaine de carnets intimes prétendument rédigés par Adolf Hitler. L’historien Hugh Trevor-Roper les authentifie publiquement avant de se rétracter le jour même de leur présentation à la presse.

Pièce n°351Par Anthony R. · Publié le 13 septembre 2026Score 3/5 — Gros flopNotre méthode éditoriale

Le contexte

Entre 1981 et 1983, Konrad Kujau, un faussaire est-allemand déjà rodé au trafic d’objets de la mémorabilia nazie et à la fabrication de fausses signatures et lettres attribuées à Hitler, entreprend son projet le plus ambitieux : la rédaction complète de soixante volumes de carnets intimes prétendument tenus par le dictateur allemand lui-même durant les années précédant et suivant son accès au pouvoir. Gerd Heidemann, journaliste au magazine ouest-allemand Stern obsédé de longue date par l’histoire du nazisme, entre en contact avec Kujau par l’intermédiaire d’un collectionneur et devient rapidement le principal artisan de l’acquisition de ces documents pour le compte de son employeur.

La décision

Stern accepte de verser au total 9,3 millions de marks allemands, soit l’équivalent d’environ 3,7 millions de dollars de l’époque, pour s’assurer l’exclusivité de ces carnets présentés comme la découverte historique du siècle. Pour authentifier le document avant sa publication, le magazine sollicite l’expertise de l’historien britannique renommé Hugh Trevor-Roper, spécialiste reconnu du Troisième Reich, qui déclare dans un premier temps être désormais convaincu de l’authenticité des documents qui lui ont été soumis pour expertise.

La chute

Le magnat de la presse Rupert Murdoch, dont le groupe News International a déjà négocié pour 400 000 livres sterling les droits de publication britanniques et australiens des carnets via le Sunday Times, ordonne à son rédacteur en chef de publier malgré les derniers doutes exprimés in extremis par Trevor-Roper, réplique restée célèbre : « Au diable Dacre, publiez. » Le 25 avril 1983, lors de la conférence de presse organisée à Hambourg pour annoncer officiellement la publication des carnets, Trevor-Roper opère un revirement spectaculaire en direct devant les journalistes rassemblés, exprimant publiquement son regret d’avoir sacrifié les méthodes normales de vérification historique aux exigences pressantes d’un scoop journalistique. Des analyses scientifiques menées en urgence sur les documents confirment rapidement ses doutes : la reliure des carnets contient du polyester, un matériau synthétique n’existant tout simplement pas avant 1953, tandis que le papier lui-même contient des agents blanchissants d’après-guerre et que l’encre utilisée trahit une rédaction remontant à moins de deux années avant leur prétendue découverte.

Les conséquences

Konrad Kujau et Gerd Heidemann sont jugés à Hambourg à partir du 21 août 1984 pour escroquerie et détournement de fonds, chacun ayant profité personnellement d’une partie substantielle de la somme versée par Stern. En juillet 1985, Heidemann est condamné à quatre ans et huit mois de prison pour avoir détourné 1,7 million de marks, tandis que Kujau écope de quatre ans et six mois pour en avoir reçu 1,5 million, les deux hommes étant finalement libérés dès 1987 après avoir purgé l’essentiel de leur peine, sans qu’environ cinq millions de marks sur la somme initiale ne soient jamais retrouvés ni restitués.

Et depuis ?

L’affaire des faux carnets d’Hitler reste depuis un cas d’école incontournable en critique des sources historiques, illustrant comment la pression concurrentielle d’un scoop journalistique très lucratif peut conduire jusqu’à un historien réputé et compétent à court-circuiter les procédures habituelles d’authentification qu’il aurait pourtant, en toute autre circonstance, jugées indispensables. Konrad Kujau, devenu après sa sortie de prison une petite célébrité médiatique intervenant régulièrement à la télévision en tant qu’« expert en faux », monte même une entreprise commercialisant ouvertement de « véritables faux Kujau » réalisés dans le style de grands maîtres, et se présente sans succès à l’élection municipale de Stuttgart en 1996, avant de mourir d’un cancer de l’estomac en septembre 2000, trouvant une ironique rentabilité commerciale dans la notoriété acquise grâce à la fraude qui avait pourtant précipité sa chute judiciaire initiale.

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Sources

  1. Hitler Diaries — Wikipedia
  2. Konrad Kujau — Wikipedia
  3. Hugh Trevor-Roper — Wikipedia
  4. Gerd Heidemann — Wikipedia
  5. Stern (magazine) — Wikipedia